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vendredi 28 septembre 2012

Je prendrai soin de ne pas me pâmer pour une feuille au vent




« De plus en plus de critiques sont en fait «des résumeurs et des gens qui se pâment pour une feuille au vent». »     Vraiment pas piquée des vers cette déclaration du critique de poésie au Devoir, Hugues Corriveau, lors d’une entrevue accordée récemment à une blogueuse.


Je recommence ma saison de critique littéraire ce samedi, à Radio-Canada.  Dans le cadre de l’émission Divines Tentations, j’ai trois minutes pour présenter un livre, donner les grandes lignes de l’intrigue, commenter les personnages, le style, l’ambiance, les thèmes, le ton, le rythme, etc. S’il me reste quelques secondes et un peu de salive, je pourrai aussi dire quelques mots sur l’auteur.  Tout ça avec enthousiasme, nuances et élégance. Tout ça sans tomber dans le dénigrement gratuit ou la flagornerie. Tout ça en trois minutes.

Moi qui suis mille fois plus à l’aise avec un stylo (à l’écrit) que devant un micro (à l’oral), j’essaie, en toute humilité, de faire connaître les bons livres. J’essaie surtout – mon Graal à moi   de donner le goût de lire.

Pour lire l’excellente série de Catherine Voyer-Léger sur le métier de critique,  c’est par ici.

lundi 30 avril 2012

On peut parler de pipi-caca et rester littéraire


 
Ça parle de pipi, de caca, de morve, de sperme. C’est parfois cru, parfois dégoûtant, souvent désopilant mais jamais, JAMAIS ennuyant!  C’est le nouveau livre de Daniel Pennac et c’est du grand Pennac! 

On connait Pennac pour sa saga de la famille Malaussène  (Au bonheur des ogres, la Fée Carabine, la Petite Marchande de prose) et bien sûr, pour son incontournable essai sur la lecture, Comme un roman,  qui a connu un grandissime succès.  Le voilà qui vient de nouveau nous brasser, nous étonner, nous charmer et nous faire monter les larmes dans les quenoeils avec son hyper-rigolo-hyper-émouvant  Journal d’un corps.  J’en ai parlé récemment aux DivinesTentations.

Le titre le dit clairement : on lira ici le journal d’un homme,  journal où il parle beaucoup et surtout de son corps. Au début, vous êtes un peu perplexe… Mais déyousque qu’il nous amène ce Pennac avec ses histoires de poils d’aisselle et de pets sous les draps?  Mais vite, très vite, on est complètement, totalement, absolument accroché. 


De l’âge de douze ans, en 1935, jusqu’à sa mort  à 87 ans, on suit ce personnage qui raconte son corps. Qui raconte les peurs, les accidents, les plaisirs, les douleurs, les maladies, les gourmandises, les douleurs, les bonnes et les mauvaises surprises d’un corps. On s’attache au personnage, sans doute parce qu’on s’identifie beaucoup (tellement!) à ce qu’il raconte… On y est tous passé par ces bobos, ces angoisses, ces frustrations corporelles décrites ici avec autant d’acuité et de verve.  

Pennac ose parler ici de ce dont on ne parle pas, jusque dans les détails les plus intimes et parfois les plus dégueulasses. Voilà donc un journal très impudique mais jamais vulgaire.  Et ce sacré Pennac, qui a un sacré talent, nous montre qu’on peut parler de pipi-caca et rester littéraire. 

Comme dans tous les Pennac, c'est bourré à craquer d'humour.  Bien que le dernier quart du livre (sur le vieillissement) soit profondément émouvant, j'ai ri souvent et tout haut, au fil de ma lecture.    

Côté style, Pennac reste fidèle à lui-même : élégant et vif. Ça pétille du Pennac! Avec son fabuleux sens de la formule, ses mots d’esprits, son humour coquin, ses envolées poétiques,  Pennac nous offre en bouquet un tas de phrases marquantes qu’on s’empresse de noter pour s’en souvenir. 

À la fois drôle et dérangeant,  léger et profond,  Journal d’un corps, est un livre ambitieux, important, un de ces livres qui nous aide à mieux comprendre et à mieux vivre la vie.  À classer dans la catégorie des Incontournables.  Et la dernière chose que vous devriez faire, c’est vous priver de cette sublime lecture.


Journal d'un corps,  Daniel Pennac, Gallimard, 2012, 390 p.

lundi 27 février 2012

Comment vivre la fin de sa vie?


Léandre a 73 ans. Il est en santé, intelligent, curieux et hypersensible. Il a encore faim de vivre. Le septuagénaire estime qu’il lui reste une dizaine d’années à vivre. Et il se pose la GRANDE question existentielle: Comment on vit la fin de sa vie? Léandre répond à cette question de façon très simple et très belle : « Je veux me rendre encore utile ».

Ce Léandre si superbement généreux est le personnage central du récent roman de Michèle Matteau, publié aux éditions l'Interligne. J'en ai parlé ce samedi aux Divines Tentations, de Radio-Canada. Captivante réflexion sur l’empathie et la solidarité, Avant que ne tombe la nuit nous interpelle (j'en ferai quoi de ma vieillesse moi?) tout en offrant de belles plaines de sérénité. Voilà le roman d’une écrivaine franco-ontarienne qui mérite d’être connue (et lue!) bien au-delà des frontières de l’Ontario français.

lundi 16 janvier 2012

Cinq ans pour illustrer un album: prendre le temps d’approfondir son art


Au rang des meilleurs illustrateurs du Québec, Stéphane Poulin (aucun lien de parenté avec moi) nous a donné Petit zizi, Les amours de ma mère, Vieux Thomas et la petite fée. Voici qu’il nous offre maintenant Au pays de la mémoire blanche, un fabuleux album graphique sur un texte signé par l’auteur français Carl Norac.

J’ai parlé de cet album hors normes, samedi dernier, aux Divines Tentations de Radio-Canada. Une histoire remplie de mystères, d’indices discrets, de drames, de violence subtile et de violence flagrante. Ce livre troublant, complexe et riche offre une réflexion (ni appuyée, ni moralisatrice) sur l'intolérance, le racisme, les ghettos, la perte d'identité, etc. En contrepoids, Carl Norac parle aussi de dignité, de liberté, de rêve et d'entraide.


Au-delà de ce texte fort et des illustrations si puissantes, c’est la démarche de Stéphane Poulin qui m’épate. L’artiste a mis cinq ans pour illustrer cette histoire. Cinq ans! J’admire cette volonté, ce courage aussi, de prendre le TEMPS pour créer. De laisser le TEMPS à l’œuvre d’émerger, à la création de s’affiner, au talent de s’approfondir. À l’ère de l’instantané, du « tout, tout de suite », de la gratification immédiate, Stéphane Poulin s’offre le luxe (qui est aussi un sacrifice financier) d’approfondir son art, de se donner le TEMPS pour se dépasser. Il y a dans cette approche de la création une sorte de pureté (car dénuée de toute intention commerciale) qui m’impressionne profondément.

Aller jusqu'au bout

En ses propres mots, voici comment Stéphane Poulin décrit le processus de création de Au pays de la mémoire blanche:
« Nous sommes souvent confrontés au "temps" lorsqu'il s'agit de réaliser un livre. Cette contrainte est plutôt frustrante parce que je sens souvent que je ne suis pas allé "au bout". Les livres qu'on nous commande doivent toujours s'inscrire ou répondre aux critères d'une collection déjà existante (nombre de pages, âge des lecteurs, format du livre, etc...). Je désirais donc pouvoir réaliser un livre qui ne tiendrait pas compte de ces limites.

Carl et moi avons travaillé durant trois ans (à plein temps, en ce qui me concerne) à la réalisation d'une maquette noir et blanc du livre sans contrat (sans argent) et sans éditeur. Nous échangions par courriels les textes et les esquisses. Le livre s'est "arrêté de lui-même" au bout de trois ans.

Nous avions une version complète du livre, très achevée et entièrement réalisée au crayon de plomb que nous avons présentée aux éditions Sarbacane. Nous connaissions bien le travail de cet éditeur et nous pensions alors que nous avions de bonnes chances. Ils ont immédiatement accepté notre livre et il a même fallu les convaincre de me laisser du temps pour tout mettre en couleur. Les gens de Sarbacane m'ont versé une avance et m'ont accompagné durant deux ans pour la mise en couleur des planches.

Esquisse fournie par Stéphane Poulin.

Pour ceux qui s’intéressent à l’aspect technique :
« Les illustrations sont des huiles sur toile. La réalisation d'une seule page demande en moyenne une semaine de travail pour l'esquisse et une autre semaine pour la couleur. La technique employée pour l'huile est sensiblement la même que celle employée au 16e siècle par les peintres flamands et consiste en une succession de fines couches de couleurs appliquées les unes par-dessus les autres afin d'obtenir un fini "velouté" », explique Stéphane Poulin.

Au pays de la mémoire blanche. Carl Norac. Stéphane Poulin 128 pages. 150 illustrations couleurs. Éditions Sarbacane en partenariat avec Amnesty International.

jeudi 23 juin 2011

« C’est quoi être brave papa? »


Un petit garçon demande à son papa qui part à la guerre:
« C’est quoi être brave papa? »
Et le père de répondre :
« C’est avoir peur et faire la job quand même. »

Des phrases comme celles-là, simplissimes mais mémorables, on en trouve un chapelet complet dans le roman Guerres de Charlotte Gingras.

Guerres. Destiné aux ados, ce roman est si solidement documenté, rédigé avec une telle poésie et une si grande finesse psychologique qu’un lecteur adulte sera aussi conquis et nourri qu’un ado. J’en ai parlé récemment aux Divines Tentations de Radio-Canada.

La routine sereine d’une famille bascule quand le père part en mission avec l’armée, en Afghanistan, pour plusieurs mois. Il laisse derrière lui, à Québec, sa femme et ses trois enfants. En l’absence du père, la famille se désagrège à petit feu. La mère sombre dans la déprime, le petit frère se bat à l’école et la grande sœur éclate en sanglots en pleine rue.

Le récit alterne entre deux narrateurs : Luka, 9 ans et Laurence, 15 ans. Leur voix est tellement forte, tellement distincte, qu’on a l’impression que l’auteure avait neuf ans et 15 ans aussi, pas plus tard qu’hier.

Comme lectrice, je l’ai ressenti jusque dans mes tripes la peur de Luka et Laurence lorsqu’ils regardent le bulletin de nouvelles avec ses images de cercueils de soldats tués en Afghanistan.

Je l’ai ressenti comme une chape de plomb, l’angoisse du jeune Luka qui dit à son papa : « N’oublie pas ton gilet pare-balles, ni ton casque, papa. N’oublie pas de rester vivant. »

Je l’ai entendu comme un grondement sourd, la rage de Laurence, qui ne comprend pourquoi son père, un réserviste, est parti volontairement en Afghanistan et qui se pose une question à fendre le cœur : est-ce que son père aime l’adrénaline plus que ses enfants?

Remarquez le titre. Remarquez le pluriel du mot Guerres. Car si ce roman parle de guerre en Afghanistan, il aborde aussi les guerres intimes, celles qui ravagent une famille et celles qu’on se livre à l’intérieur de soi. C’est là toute la profondeur et la complexité du roman de Charlotte Gingras, roman qui s’avale pourtant d’une traite.

Ce qui m’impressionne au plus haut point chez cette auteure, c’est sa touche si fine, sa plume si nuancée. Aussi habile à évoquer les chuchotements tendres que les révoltes rageuses, elle décrit de façon magistrale les contradictions de ses personnages. Et son roman se déploie superbement, intense sans être lourd, sombre et lumineux en même temps. Déjà deux fois lauréate du Prix du Gouverneur général, Charlotte Gingras s’enligne ici pour un troisième.

J’ai tout lu de Charlotte Gingras. Je suis prête à prêter Guerres, à ma famille, mes amis. Mais prêter seulement. Car je sais que ce roman, je le relirai.

Guerres. Charlotte Gingras. La Courte Échelle. 153 pages.

samedi 21 mai 2011

« Une goutte d’eau dans la canisse trouée de la misère humaine… »


Certains personnages de roman sont tellement bien campés, tellement complexes et captivants qu’on a envie qu’ils soient des humains en chair et en os. Qu’on a envie d’aller prendre un verre avec eux. Ça ne m’arrive pas souvent mais ça m’est arrivé avec David Dupuis, le héros de Versicolor. Après avoir terminé le roman, j’aurais aimé que cette fiction n’en soit pas pour que David Dupuis devienne mon ami. C’est vous dire la force du talent de l’auteur, Marc Forget.

J’en ai parlé samedi dernier aux Divines Tentations de Radio-Canada.

Médecin de profession, Marc Forget pratique dans le Grand Nord québécois et fait des missions pour Médecins sans frontières. Versicolor est son premier roman. Je croise mes doigts (et mes orteils!) pour qu’il en écrive d’autres.

Dans ce récit qui prend parfois une tangente documentaire (et je ne m’en plains pas), Marc Forget nous entraîne dans l’implacable réalité de l’aide humanitaire. David Dupuis, un jeune médecin qui travaille en Abitibi, décide d’aller travailler au Soudan pour se remettre d’une peine d’amour. Dans le camp de réfugiés, il voit la souffrance humaine à son plus nu, son plus cruel. Le jeune médecin doit se colleter quotidiennement avec le manque de ressources, la corruption et surtout, surtout, la mort.

On voit que Marc Forget connaît bien l’univers qu’il décrit : c’est dur et cru mais ça sonne authentique. Ses chapitres sur les péripéties du médecin au Soudan sont les plus fascinants et les plus denses du livre, rédigés avec sobriété, sans faire dans le sensationnalisme et sans tomber dans la mièvrerie.

Y’a pas que l’aide humanitaire dans ce roman-là. Il a aussi l’amitié et l’amour. Parce que ce cher David Dupuis tombe en amour au Soudan. Et là aussi, c’est intense, d’une sensualité à faire rougir votre grand-mère.

Marc Forget s’éparpille un peu dans son intrigue et l’histoire perd de son intensité lorsque le médecin développe un intérêt pour le cinéma. Mais au risque de me répéter, c’est le héros ici qui accroche et soutient l’attention. Avec ses défauts, sa fragilité, son regard sur les êtres et surtout, sa fabuleuse empathie, ce David nous tire vivement les cordes du cœur.

Comme si tout ça ne suffisait pas, Marc Forget a aussi le sens de la formule. Mon exemplaire de Versicolor est parsemé de petits autocollants de couleur, pour signaler des phrases à noter ou des passages à relire.

Quand David voit des bébés, des enfants mourir, il a ce constat merveilleux: « Dans ces moments, je songe à Dieu. Je n’y crois pas, mais quand je serai sur le point de mourir, je sais que je changerai d’avis. »

Ou encore, pour décrire son engagement au Soudan, le jeune médecin déclare qu’il met sa « goutte d’eau dans la canisse trouée de la misère humaine. »

Parfois, devant le livre d’un auteur inconnu, on tergiverse. Devant un roman qui ne figure pas sur la liste des best-sellers ou qui n’est pas porté par la vague médiatique, on hésite à prendre une chance. Aucune hésitation à avoir devant Versicolor. Même s’il aborde des sujets difficiles, même s’il parle de l’Afrique (qui apparemment n’intéresse pas grand monde…) le livre de Marc Forget mérite un vaste public.

À la fois intense et instructif, engagé et poétique, Versicolor est traversé d’une grande et belle charge émotive. C’est le genre de roman qu’on place sur la tablette des livres à relire.

Versicolor. Marc Forget. Éditions XYZ, 244 pages.

dimanche 17 avril 2011

Un album audacieux, qui ose ne pas "finir bien"...


Enfin! Enfin un album qui ose ne pas « finir bien »! Enfin une finale qui n’a pas des teintes de rose bonbon, une finale qui n’est pas sirupeusement Walt-Disneyesque… Enfin, une finale d’album qui ressemble à la vraie vie, où la boucle n’est jamais bouclée joliment et proprement. La vraie vie est chaotique, bordélique, souvent incompréhensible, parfois injuste et fréquemment absurde. C’est ça la vraie vie et les enfants vont le découvrir, tôt ou tard… J'en ai parlé ce weekend à Radio-Canada.

Alors donc, dans Si près, il y a ce Monsieur Canard et ce Monsieur Lapin qui se croisent chaque jour en allant au travail. Mais ces messieurs ne se regardent pas et ne se saluent jamais. Ce que Natalia Colombo, l’auteure/illustratrice, ne dit pas en mots, elle le montre éloquemment en images. Devant la mince fente des yeux, les bouches tristes, on sent bien que ces deux personnages souffrent de solitude.

Et Mme Colombo nourrit son suspense. À chaque fois qu’on tourne une page, on se dit: cette fois, ils vont se parler! Et à chaque fois, c’est non. À mesure qu’on progresse dans l’histoire, l’expectative et la frustration augmentent. Mais qu’est-ce qu’ils attendent pour se saluer?! Mais Monsieur Canard et Monsieur Lapin ne deviennent pas amis. Chacun reste emmuré dans sa solitude. Comme ça arrive parfois dans la vraie vie. Ben oui.

Tout en subtilité, chargé de non dits, cet album est d’un sublime dépouillement. Voilà justement ce qui le rend si puissant. Côté illustrations, le style est naïf, les couleurs sombres, toutes en demi-teintes. Dans le fond comme dans la forme, Natalia Colombo se montre originale.

Chapeau aux éditions Imagine pour ce choix éditorial audacieux.

Si près a remporté le prix international Compostelle, décerné par le ministère de l’Éducation de l’Argentine à une personne qui diffuse des idées universelles. Ouaipe, la solitude est universelle, tout autant que la difficulté qu’on a parfois à se faire des amis.

lundi 4 avril 2011

Un roman irrésistible et irrémédiablement attachant


Je sais, je sais, je suis en retard sur tout le monde. Tout ce qui s’appelle critique ou chroniqueur a déjà parlé du roman de Marie-Renée Lavoie, publié l’automne dernier. Même l’irascible Foglia a trouvé le livre « a-do-ra-ble ».

La petite et le vieux revient d’ailleurs dans l’actualité, puisqu’il est finaliste pour le Prix littéraire France-Québec 2011 et dans deux catégories pour les Grands Prix littéraires Archambault. J’en ai parlé ce samedi aux Divines Tentations.

Comme tout le monde louangeait avec un enthousiasme délirant ce premier roman d’une jeune auteure inconnue, ça a piqué ma curiosité. J’ai toutefois commencé ma lecture avec un peu d’anxiété. Tout le monde avait tellement vanté le livre bon que j’avais peur d’être déçue. Verdict : je n’ai pas été déçue. Pas un IOTA!

La chère Françoise Sagan, qui avait si joliment développé sa « petite musique », disait: « Certains écrivains ont une voix, qu’on entend dès la première ligne, comme la voix de quelqu’un. » Et ben, Marie-Renée Lavoie est de ces auteures-là. Elle a une a voix totalement distinctive, irrésistible et irrémédiablement attachante.

On n’a pas affaire ici à une intrigue complexe ou alambiquée. Non, plutôt l’histoire toute simple d’une petite fille de huit ans, qui grandit dans le Limoilou des années 80. Une petite Hélène au cœur plus gros que le soleil. Ce qui fascine chez cette enfant forte et vulnérable à la fois, c’est sa formidable empathie. Sa capacité de sentir la peine des autres et son désir de les aider. Hélène sent la dépression de son père, l’épuisement de sa mère, la mélancolie de Monsieur Roger, son vieux voisin qui appelle la mort en se saoulant. Et la petite Hélène veut tellement, tellement leur rendre leur sourire. Il y a quelque chose de beau et de bouleversant dans l’idéalisme et l’immense désir d’aider de l’enfant.

La littérature nous donne peu de personnages si jeunes avec autant d’empathie et ce n’est qu’une des forces du roman de Marie-Renée Lavoie. Il y a aussi la tendresse imprégnée dans tous les chapitres, le style qui chante, le don de faire alterner le comique et le drame, les personnages si étoffés qu’on a l’impression de les avoir toujours connus, et encore tout plein de bonnes et belles choses.

La plupart des livres dont je parle aux Divines Tentations, je les offre aux auditeurs ou à l’équipe de Radio-Canada. Pas celui-ci. Je l’ai gardé. J’ai même inscris mon nom à l’intérieur, ce que je fais très rarement. Voilà un livre que je vais prêter à tous les gens que j’aime et qui aiment lire. Et je serai enchantée quand ce roman me reviendra écorné, marqué de ronds de café, de vestiges de chocolat et de traces de larmes.

La petite et le vieux, Marie-Renée Lavoie. XYZ éditeur. 238 pages.

vendredi 7 janvier 2011

Gras de dragon, moutarde de donjon

Pas facile d’écrire drôle. De marier humour et fiction. Et quand je dis humour, je veux dire humour subtil, original, un humour qui fait appel à l’intelligence du lecteur. Pas un humour cliché, grossier ou tarte à la crème.

J’ai découvert récemment une auteure jeunesse qui semble être tombée dans le chaudron de l’humour quand elle était toute petite. Cette auteure s’appelle Agnès Grimaud et elle a créé un personnage désopilant, délirant et tordant. Un personnage assez fort et assez coloré pour peupler pendant longtemps l’imagination des enfants et même des adultes. Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous présenter ma nouvelle sorcière préférée : Effroyable Mémère.

Grognonne, bougonne et ronchonne, Effroyable Mémère a un menton en forme de presqu’île et une haleine de marée noire. Pour mieux irriter le bon monde, elle se parfume au boudin de dinosaure. Et elle a pour animal de compagnie un furet cracheur de pets.

Dans cette troisième aventure de la série, dont j’ai parlé récemment à Radio-Canada, Effroyable Mémère se retrouve privée de son séjour de farniente à la plage car elle doit affronter le Sorcier du vent, qui n’arrête pas de déchaîner tempêtes et ouragans. Un peu à reculons, notre grincheuse Mémère se lance donc dans un périple rempli d’aventures dangereuses, de transformations inattendues et de fantaisies loufoques.

L’intrigue roule, pétille et on n’arrête pas de rigoler à la lecture de ce récit bourré de drôleries: humour dans les situations, dans les jeux de mots et même dans les rimes en « otte » concoctées par la truculente sorcière pour ses formules magiques. Tiens, pour vous donner un petit échantillon des cocasseries qui pimentent cette histoire, voyez la recette de crapauds farcis imaginées par Effroyable Mémère. Pour les ingrédients, elle prend des mâles dodus à la peau souple, du gras de dragon, de la moutarde de donjon et des croquettes bios pour furet (à saveur de mulot)…

On est loin ici du mignon, du rose-nanane ou du kétaine. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de tendresse dans cette histoire, où l’on assiste à l’éclosion d’une délicieuse histoire d’amour entre un flamant rose et un ogrelet gobe-moissons (OGM).

L’écriture est élégante et le vocabulaire sophistiqué. Mais que ça fait donc plaisir de lire une auteure jeunesse qui ne sous-estime pas ses lecteurs! En espérant que le vocabulaire raffiné ne fera pas fuir les jeunes lecteurs enclins vers la facilité…

Le style, le ton et l’approche d’Agnès Grimaud me font penser aux livres de Roald Dahl, ce grand auteur britannique qui nous a offert des classiques, mes incontournables étant celui-ci et celui-là.

Pour la rigolade, pour l’imaginaire débridé et surtout pour la belle leçon d’écriture en humour, je vous recommande vivement Effroyable Mémère à la plage. Vous serez effroyablement comblé!

dimanche 28 novembre 2010

Du plaisir de faire plaisir... à sa maman


Ma mère est rendue à ce bel âge où elle ne désire plus de choses. Plus de bébelles. Plus de matériel. Et comme elle n’est ni gourmet, ni gourmande, il faut que je me creuse les méninges pour trouver quoi lui offrir.

Quand j’ai terminé récemment la lecture de Rosa Candida, j’ai eu une intuition, comme un mini éclair: ma mère va aimer ce roman. Ma mère, la jardinière ardente, va aimer comment on parle des fleurs dans cette histoire toute en douceur. Alors je lui ai apporté le livre, dont j’avais parlé dans ma chronique aux Divines Tentations, à Radio-Canada.

Traduit de l'islandais, ce roman de Audur Ava Olafsdottir (non, ne me demandez pas comment on prononce le nom de l’auteure!) raconte les apprentissages d’un jeune homme qui quitte son Islande natale pour se rendre dans un pays jamais nommé. Il s’exile ainsi pour aller restaurer une roseraie célèbre, plantée au milieu d'un monastère. Le héros a promis à sa mère, décédée prématurément dans un accident de voiture, de planter dans cette roseraie la rosa candida, une rose à huit pétales que la maman cultivait dans la serre familiale.

Tout en réalisant son grand projet, le héros découvre l’enchantement de l’amour, les plaisirs de la paternité et les joies de faire la cuisine. À la foi candide et pur, le jeune homme se pose les grandes questions existentielles: comment trouver sa place dans ce monde? Comment donner et recevoir de l’amour? À la fois drôle, poétique et rafraîchissant, ce roman paisible est à classer dans la catégorie des livres qui font du bien.

Pas pour rien que le livre était finaliste au Prix Fémina et qu’il se retrouve maintenant finaliste au Prix des libraires, dans la catégorie «Roman hors Québec».

Lorsque j’ai revu ma mère, quelques semaines plus tard après lui avoir donné le livre, elle m'a dit, d’un ton emballé: «Je l’ai lu! C’est bon! C’est tellement bon!»
À l’excitation dans son ton, à la vigueur de son enthousiasme, j’ai compris qu’elle avait vraiment aimé et qu’elle ne disait pas ça par simple politesse.

Et je jubilais! Et ma petite voix intérieure me répétait, comme un refrain joyeux: «Ma mère a aimé Rosa candida! Ma mère a aimé Rosa Candida

Petit bonheur de savoir que ma mère avait admiré et apprécié un livre que moi-même j’avais admiré et apprécié.
Petit bonheur d’avoir eu l’intuition (comme une victoire), qu’elle aimerait ce livre hors de l’ordinaire.

Même quand on a soi-même des cheveux blancs, on veut encore faire plaisir à sa maman…

mercredi 6 octobre 2010

"Le Bon Dieu chasse les mouches pour les boeufs sans queue"


Imaginez que vous êtes aveugle et que le sol se met à trembler autour de vous. Un séisme de magnitude 7. Vous ne voyez rien. Mais vous entendez les bâtiments qui s’effondrent, les cris d’épouvante, les sanglots, les sirènes. Tout s’écroule autour de vous. Vous n’avez plus aucun repère. Et vous êtes aveugle…

Voilà ce que raconte Gilbert Troutet dans son texte coup de poing : La nuit-tombe. Éloquemment titrée, sa nouvelle est courte, dense et puissante.

« À nouveau, de toutes ses forces, il (l’aveugle) appelle à l’aide, mais sa voix se perd dans le tumulte de la ville. Il comprend qu’il devra patienter, attendre, attendre encore, espérer, tenir jusqu’à demain. Au moins, se dit-il, je suis vivant,
Bon Dyé chasé mouch pou bèf san ké.
(Le Bon Dieu chasse les mouches pour les boeufs sans queue : il y a un Bon Dieu pour les malheureux.)

Cette nouvelle fait partie du recueil Haïti je t’aime, publié chez Vermillon, sous la direction de Lysette Brochu, Jean Malavoy et Claire Bannier, en collaboration avec l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français.

J’en ai parlé samedi, aux Divines Tentations de Radio-Canada.

Le recueil présente une grande diversité de textes: nouvelles, lettres, fables, essais, contes, poèmes et haïkus. On y aborde plusieurs thèmes : vie quotidienne en Haïti, conséquences du tremblement de terre, soutien, espoir, deuil, religion/spiritualité. On y retrouve des textes enflammés, dont les plus émouvants sont signés par des Haïtiens: un poème de Jeudy Roosevelt, un témoignage de Claude Pierre (un survivant du séisme) et le superbe texte d’Eddy Garnier intitulé Haïti, mon pays songe mensonge.

Les auteurs qui ont participé au recueil offrent leurs droits d’auteur à un organisme oeuvrant pour la reconstruction d’Haïti.

mercredi 8 septembre 2010

Une auteure qu’on a envie de lire et relire


Les larmes de saint Laurent, Dominique Fortier, éditions Alto, Québec, 2010, 344 pages


En Dominique Fortier, vous avez une auteure qui cadre ses scènes comme de petits tableaux, parfaitement illuminés, avec juste ce qu’il faut de lumière, d’action et de poésie.

En Dominique Fortier, vous avez une auteure qui fait dans la dentelle littéraire, qui ose la simplicité d’un style classique, qui a le courage d’écrire au passé simple et le talent de rendre la chose élégante.

J’en ai parlé ici, ce samedi à l’émission les Divines Tentations.

Cette auteure s’est fait remarquée avec son premier roman, Du bon usage des étoiles, que le cinéaste Jean-Marc Vallée (qui a réalisé C.R.A.Z.Y.) va transposer prochainement au grand écran.

Conçu à la façon d’un triptyque, avec trois histoires distinctes, Les larmes de saint Laurent nous offre une aubaine: trois histoires pour le prix d’une. Trois histoires complètement différentes mais aussi fortes l’une que l’autre. Trois histoires pourvues de riches thèmes récurrents: le sens de la vie, les mystères de la science, la beauté de la nature, etc.

L’auteure nous transporte d’abord en 1902, où l’on suit le destin tumultueux de Baptiste Cyparis, seul survivant de l’éruption du qui détruit complètement la ville de Saint-Pierre, en Martinique. Puis elle nous entraîne en Angleterre, dans les traces du mathématicien Edward Love, qui a donné son nom à l'onde la plus meurtrière des tremblements de terre: les «Love Waves». Si ces deux personnages ont réellement existé, la troisième histoire est fictive et se passe dans le Montréal d’aujourd’hui, mettant en scène une femme et un homme qui s’apprivoisement lentement et tendrement dans le décor enchanteur du mont Royal.

En Dominique Fortier, vous avez une auteure qu’on a envie de lire et relire.

En Dominique Fortier, vous avez une auteure dont on n’a pas fini d’entendre parler.

mardi 15 juin 2010

Quelles sont vos peurs?



Louka cent peurs
. Sophie Rondeau. Vents d’Ouest. 79 pages.

Qu’est-ce qui vous fait peur? Les araignées? Le sang? La mort? Avoir des poux? Péter en public? Dire à quelqu’un que vous l’aimez? Voilà quelques-unes des peurs (certaines totalement terrifiantes et d’autres résolument rigolotes) répertoriées par Louka dans ce mini-roman irrésistible. Humour, originalité et suspense se côtoient ici, avec une pirouette finale joyeuse et inattendue. Signée Sophie Rondeau, cette histoire désopilante a raflé récemment deux honneurs: le Grand Prix du Livre de la Montérégie ainsi que le White Ravens, la prestigieuse sélection internationale des meilleurs livres jeunesse. Des reconnaissances amplement méritées.
Pour ceux qui cherchent des suggestions de lectures pour jeunes, l’auteur a un tout nouveau blogue très joliment intitulé Le signet des enfants.

J’en ai parlé samedi, aux Divines Tentations de Radio-Canada, ici.


Chapeau Charlotte. Mireille Messier. Illustré par Benoit Laverdière. Éditions de la Bagnole.

Ça ressemble à quoi une charlotte qu’on s’enfonce sur la tête? Et au sommet de l’Himalaya, la chapka protégera-t-elle vos oreilles du froid? Et qui porte un képi à Paris? Pour des réponses à ces questions, ouvrez l’album enchanteur de Mireille Messier, publié par la Bagnole. Grâce à sa mamie Bibi, chapelière de son métier, la jeune Charlotte voyage de part le monde coiffée de couvre-chefs variés. Cet album rime, pétille, enrichit notre vocabulaire et nous fait voyager.


Le secret des diamants. Katia Canciani. Illustré par Geneviève Côté. Bayard

J’ai beaucoup aimé sa Lettre à St-Exupéry, dont j’ai parlé récemment ici. Et voilà que Katia Canciani nous revient avec tout autant de tendresse et de poésie, cette fois adaptées aux petits. Une orpheline malheureuse et un peu sauvage habite seule dans une caverne au bord de la mer. Un jour, une géologue à la recherche de pierres précieuses se retrouve coincée dans la caverne par la marée montante. Elle tentera d’apprivoiser la fillette rebelle en lui parlant des pierres précieuses et des secrets de la Terre. Flirtant avec le fantastique, ce récit est porté par une écriture et une atmosphère envoûtante, renforcée par les illustrations doucement romantiques de Geneviève Côté.

dimanche 30 mai 2010

« Faire valser l’horizon puis le remettre à sa place... »



Lettre à Saint-Exupéry, Katia Canciani. Fides. 72 pages.

Elle écrit pour les petits et les grands.
Comme St-Exupéry.
Elle a aussi été pilote d’avion professionnelle.
Comme St-Exupéry.
On comprend donc pourquoi Katia Canciani a eu le désir d’écrire au papa du Petit Prince.
Et on est bien contents que Fides ait eu la bonne idée de publier sa lettre à St-Ex.
J’en ai parlé dans ma récente chronique aux Divines Tentations, ici.

À l’approche de la quarantaine, cette auteure, ex-pilote et mère de trois enfants se remet en question. Elle fait le point sur ses rêves d’aviation et ses rêves d’écriture.

Moi qui ne raffole pas des avions, j’ai compris que je n’avais aucunement l’étoffe d’un pilote en frissonnant de peur à la lecture de son accident d’hydravion, à l’âge de 19 ans. Mais comme l'écrit St-Exupéry dans Vol de nuit: « Les échecs fortifient les forts ».

Moi qui ne raffole pas des avions, j’ai eu envie de me faire pousser des ailes après avoir lu avec quelle allégresse Katia Canciani se ballade dans le firmament. Comme elle le dit avec une lumineuse éloquence: « Le vol pour la simple euphorie de voir la terre depuis le ciel, de sentir la puissance du moteur, de faire valser l’horizon et de le remettre à sa place. »

« Faire valser l’horizon puis le remettre à sa place ».
C’est qu’elle a joliment le sens de la formule cette dame Canciani.

Dans cette lettre qui est en fait une longue et lente confidence, l’écrivaine raconte ses espoirs et ses angoisses, ses ambitions et déceptions. Et St-Ex de lui répondre, par la bouche de… ses livres. Katia Canciani tisse si habilement les citations de ce cher Antoine dans le fil de son récit/journal qu’on a l’impression que l’auteur de Terre des hommes a écrit pour elle. Elle lui dit d’ailleurs: «Vos mots me seront fanal.»

Il y a un élément d’universel dans ce livre d'une belle simplicité: l’auteure se pose la question que nous nous posons tous, à divers moments et à divers degrés: est-ce que j’ai fais les bons choix?

Katia Canciani se remet en question sans geindre ou verser dans le mélodrame. Son calme et sa lucidité dans le doute, sa sérénité devant les bribes de réponse ou l’absence de réponse, font de son récit une lecture apaisante et nourrissante.

mardi 18 mai 2010

De la poésie pour ceux qui ont peur de la poésie...


Amédé, Georgette Leblanc. Poésie. Éditions Perce-Neige. 88 pages.

Voici un recueil de poésie pour les gens qui ont peur de la poésie. Si vous osez ouvrir Amédé, Georgette LeBlanc vous donnera envie de poésie.

Comme je l'expliquais samedi dans ma chronique aux Divines Tentations, on parle ici d’un livre à mi-chemin entre la poésie et le récit… une prenante histoire qui se lit d’une traite et quand on l'a terminé, on se dit, tiens, c'était aussi un poème.

Amédé débarque un jour dans un village de la Louisiane, au bord de la rivière Atchafalaya. Malheureusement pour lui, il tombe en amour avec une femme mariée. Heureusement pour lui, il se fait un grand ami, Lejeune.
Les deux hommes vont devenir des musiciens nomades parcourant le Texas pour y répandre leurs airs de violon et d’accordéon.

On dit de la langue de Georgette Leblanc que c’est le « français acadien du sud-ouest de la Nouvelle-Écosse ». C’est d’abord et avant tout une langue bardée de couleurs, une langue qui chante et qui danse, pittoresque bien sûr (dans le sens noble du mot) et éminemment poétique.

Lire Amédé m’a ramené vers Zachary Richard et aussi vers la Sagouine. Outre la parlure acadienne, on retrouve chez Georgette Leblanc une certaine parenté avec Antonine Maillet, notamment pour ses personnages plus grands que nature et l’aspect un peu folklorique, mais en même temps très intemporel de son récit.

Georgette Leblanc s'est fait remarquer lors de la sortie de son premier livre Alma qui avait remporté le prestigieux prix Félix-Leclerc et le prix Antonine-Maillet-Acadie-Vie.

Goûtez ce court extrait d’Amédé puis courez la découvrir par vous-même:

«L'Histoire a braqué dans la nuit
un soir de fond de logis
j'étions assis
j'avions brassé le fudge
raccommodé mitaines et bas
piqué et repiqué coton
en falaise, en horizon
jusqu'aux quatre mâts d'une couverte.»

lundi 17 mai 2010

Le désespoir d'un homme qui a mal aimé


Je ne veux pas mourir seul, Gil Courtemanche, Boréal. 155 pages.

Quand on est une personnalité publique, il faut énormément de courage pour publier un livre où l’on étale au grand jour ses défauts, ses faiblesses et ses manquements.
Gil Courtemanche a ce courage dans son nouveau livre Je ne veux pas mourir seul.
Le résultat me laisse à la fois admirative et sceptique.
J’en ai parlé dans ma chronique de samedi aux Divines Tentations.

J’admire énormément l’indignation et l’engagement de Gil Courtemanche dans ses chroniques du Devoir. Des ingrédients que j’ai d’ailleurs retrouvés et appréciés dans ses romans Un dimanche à la piscine à Kigali et Le Monde, le lézard et moi. Des livres riches, complexes et percutants.

Mais dans son dernier bouquin, il délaisse le roman pour l’autofiction.
Ce qui veut dire? Hum… Pas certaine. Apparemment, la majeure partie du récit serait vraie avec quelques bribes de fiction par-ci par là…

Gil Courtemanche apprend la même semaine que sa femme le quitte et qu’il est atteint d’un cancer du larynx. La peine d’amour le fait davantage souffrir que les traitements pour son cancer et la perspective de mourir.
C’est qu’il l’a mal aimé, cette Violaine, une femme qui a la moitié de son âge.
Maintenant qu’elle l’a quitté, il se rend compte à quel point cet amour donnait un sens à sa vie.
Et il fait son bilan. Malgré sa carrière de journaliste et ses succès littéraires, Courtemanche écrit:«J’écris pour dire que j’ai raté ma vie.»
Et le journaliste/romancier de se montrer sous son pire jour : alcoolique, fumeur invétéré, mauvais mari, père absent, etc.

On oscille ici entre le journal intime et l’essai, entre les confidences et une réflexion sur la mort et l’amour.
Nous voilà devant les épanchements d’un homme désespéré qui par l’écriture, laisse libre cours à son désespoir.
On sent parfaitement son urgence d’écrire.
C’est intense.
Certains passages bouleversent.
Mais il y a des redites et des longueurs.
Et cet étrange strip-tease, totalement impudique, me laisse perplexe.
Un peu mal à l’aise même.
En entrevue, l’auteur a affirmé qu’il voulait écrire ce livre pour «pour le con qui n’aime pas bien (…) Pour qu’il se mette à la tendresse et à l’amour avant qu’il ne soit trop tard».
Mais Gil Courtemanche me semble plus convaincant, plus original, plus incontournable, quand il nous ouvre les yeux sur les injustices et la douleur du monde, plutôt que sur ses ratages personnels.

lundi 3 mai 2010

« Sois brave. Travaille fort. Étudie bien à l’école »


En naviguant sur le fascinant site web de l’écrivain Chris Cleave, je suis tombée sur l’histoire derrière l’histoire. C'est-à-dire le fait vécu qui lui a inspiré son époustouflant roman Et les hommes sont venus, dont j’ai parlé ici.

L’histoire de Manuel Bravo est du drame pur, pas distillé, pas nuancé, mais brut et brutal.
En lisant ça, je n’ai pu m’empêcher d’avoir peur de l’intensité des sentiments.
Ils devraient être bien puissants, les sentiments de ce Manuel, pour le forcer à faire un tel geste.
Et quels sentiments?
Le désespoir?
L’amour pour son fils?
Les deux?

Alors voici l’histoire en question.
En 2001, un Angolais du nom de Manuel Bravo quitte son pays et se réfugie en Angleterre. Il y demande l’asile en disant que lui et sa famille seront persécutés s’ils retournent en Angola. Les autorités britanniques le font poireauter pendant quatre ans.
Quatre ans d’incertitude et d’angoisse, à se demander s’il avait un avenir et où?

Le 15 septembre 2005, Manuel Bravo et son fils de 13 ans sont saisis à l’aube et internés dans un Immigration Removal Center, dans le sud de l’Angleterre. On leur annonce qu’ils seront déportés en Angola le lendemain matin.

Cette nuit-là, Manuel Bravo se pend dans une cage d’escalier.
Les gardes qui vont réveiller le jeune fils dans sa cellule doivent lui annoncer la mort de son père.

Manuel Bravo était au courant du règlement selon lequel un mineur non accompagné ne peut pas être déporté de la Grande-Bretagne.
Il s’est enlevé la vie pour sauver celle de son fils.
Ses derniers mots pour son fils ont été: «Sois brave. Travaille fort. Étudie bien à l’école.»

dimanche 2 mai 2010

Dépêchez-vous M. l'Auteur, j'ai hâte de lire votre prochain livre


Et les hommes sont venus, Chris Cleave. Nil. 352 pages
Deuxième roman de l'auteur britannique Chris Cleave, dont j’ai parlé dans ma chronique de samedi dernier aux Divines Tentations


Cher Chris Cleave,

L’éminent critique français, Pierre Assouline, a dit de votre premier roman Incendiaires qu’il l’avait lu en marchant tellement il était prenant.

Et bien, je vais reprendre le bon mot de M. Assouline et répéter la même chose au sujet de votre deuxième roman Et les hommes sont venus. Je l’aurais lu en marchant s’il m’avait fallu le faire.
Vraiment.
Mais dès que je l’ouvrais, votre fameux livre, je n’avais plus la moindre envie de bouger, plus la moindre envie de quoi que ce soit qui m’obligerait à m’en extirper.

Le saviez-vous à quelle intensité votre intrigue nous accroche? À quel point on veut que ça « finisse bien » pour votre inoubliable Petite Abeille, cette jeune Nigériane traquée dans son pays, puis traquée en Grande-Bretagne, cette adolescente qui a vu les pires horreurs mais qui persiste à sourire devant un rayon de soleil?

Et saviez-vous qu’on se tortille d’inconfort devant le dilemme moral de Sarah et Andrew, qui tenteront (ou ne tenteront pas…) d’aider Petite Abeille. Et qu’on comprend bien (oh, si bien…) le manque de courage de l’un et les trahisons de l’autre…

Cher Chris Cleave, je vous remercie d’avoir mis tout ce que j’aime (et encore plus) dans votre roman :
- du drame
- de l’humour (parfois noir, parfois tendre, souvent ironique…)
- des personnages si étoffés qu’on a l’impression de les avoir toujours connus.
- des thèmes ambitieux (l’injustice, la cruauté, la solidarité) mais pas de réponses toutes faites.
- des images d’ailleurs (du Nigéria à une banlieue huppée de Londres)
- du suspense
- de l’intensité
- du rythme.
- du lyrisme.

Cher Chris Cleave, maintenant que je vous ai découvert, je vous suivrai à la trace.
Dépêchez vous!
J’ai hâte de lire votre prochain livre.

mercredi 28 avril 2010

Et si on créait le "Prix du Livre oublié"?


Histoires de livres, recueil de nouvelles. Sous la direction de Jacques Allard. Hurtubise HMH. 245 pages.

Vingt bons auteurs qui nous concoctent vingt bonnes histoires parlant de livres. Célébrons! C’est justement pour célébrer leur 50e anniversaire que les Éditions Hurtubise ont demandé à des auteurs de la maison d’écrire des nouvelles sur le sujet du livre.

Ça donne un petit recueil à la couverture discrète, trop même je dirais. Mais on aurait tort de se fier aux apparences. On trouve dans Histoires de livres des textes aussi vibrants que chatoyants. J’en ai parlé dans ma chronique de samedi dernier aux Divines Tentations.

Il faut lire le récit autobiographique de Lise Bissonnette, ancienne rédactrice en chef du Devoir et ancienne grande patronne de la Grande Bibliothèque, qui nous raconte, de sa plume élégante et un brin précieuse, l’histoire tragique de sa sœur qui voulait désespérément être auteure, mais dont les manuscrits ont toujours été refusés.

Il faut lire le récit d’une ironie mordante signé Madeleine Monette, qui nous montre la naïveté de ces gens qui sont convaincus de porter en eux le prochain best-seller du siècle.

Il faut lire comment André Carpentier met de délicatesse et de tendresse dans le portrait de son père et de son amour pour les livres.

Il faut lire Maryse Rouy et ressentir sa joie profonde et sa nostalgie toute aussi profonde lorsqu’elle évoque l’unique livre que possédaient ses grands-parents: un fablier dont elle a hérité.

Il faut lire la nouvelle originale d’Hervé Foulon, sur la vie d’un roman, narrée par le bouquin lui-même. Dans ce texte, le président de HMH lance une idée fantastique en suggérant d’imiter nos cousins français et de créer le Prix du livre oublié. Quand on pense qu’au Québec, la vie d’un livre en librairie ne dépasse guère plus de trois mois, ce ne serait pas un luxe que d’avoir un tel prix. Plusieurs même!

mardi 20 avril 2010

Quand un livre est si bon qu'il nous gâche la lecture du suivant...



Charité bien ordonnée, Marina Endicott, Boréal. 496 pages

Les livres forts, les incontournables, ceux qui vous prennent-à-la-gorge, les livres appelés-à-devenir-des-classiques, ceux-là nous gâchent ensuite la lecture des pauvres livres qui ont le malheur de suivre après. Car on peut rester longtemps imprégné d’un bon livre. Quand il m’arrive de lire un de ces livres phares, je ne veux plus quitter l’auteur, ni son histoire, ni ses personnages. Et j’en veux parfois à l'infortuné auteur qui suit de ne pas avoir créé un univers qui ressemble à celui que je viens de quitter. (Je sais, je sais, c’est illogique et injuste mais je n’y peux rien.)

Charité bien ordonnée, de Marina Endicott est justement l’un de ces livres qui a squatté dans mon cerveau longtemps après que je l’ai eu refermé. Je l’ai lu en anglais il y a un an et je viens de lire la traduction avec un plaisir tout aussi vif. En me délectant tout autant. J’en ai parlé ce samedi, dans ma chronique aux Divines Tentations.

Deuxième roman d’une auteure qui vit en Alberta, Charité bien ordonnée présente la parabole du bon Samaritain adaptée à la sauce canadienne et contemporaine.

Clara, une célibataire professionnelle dans la jeune quarantaine se retrouve du jour au lendemain avec une nouvelle famille sur les bras : une mère atteinte du cancer, ses trois enfants de moins de 10 ans et une veille grand-mère chipie et grognonne. Dans un geste de belle et folle générosité, Clara ouvre sa maison à ces purs inconnus.

On suit Clara dans cette aventure où elle connaît des moments de bonheur sublime avec les enfants ainsi que des moments de découragement total. Pas de hauts faits, pas de scandales sexuels, de poursuite d’autos ou de meurtres en série dans cette histoire réaliste. Non, l’auteure nous présente plutôt la routine parfois drabe, parfois lumineuse, de gens ordinaires. Mais bon dieu qu’elle excelle Marina Endicott à dépeindre ces petits riens du quotidien, les comiques et les tragiques.

Tous ses personnages ont des personnalités distinctes, très affirmées. Tous, chacun à leur façon, démontre un haut degré de vulnérabilité, ce qui les rend encore plus inoubliables.

En plus, Marina Endicott nous parle de générosité, de pauvreté, de solidarité, sans lourdeur aucune, sans jamais verser dans le prêchi-prêcha. Voilà donc un roman qui réussit ce rare exploit de nous prendre par l'esprit autant que par les émotions.

Un incontournable que je vous dis. Et vous seriez bien avisé de faire un détour pour mettre la main dessus.