dimanche 14 octobre 2012

Où je rage contre la fragilité du bonheur…




Photos dans les montagnes des Adirondacks: Charlotte Poulin-MacMillan 


Quand j’ai planté mes talons dans le lichen au sommet, je me sentais fière et forte. Invincible.  Confiante.  Si follement confiante. J’avais surmonté mon vertige.  Mes genoux avaient tenu le coup. J’avais sué sans abandonner. J’avais conquis LA montagne.  

Nous voilà donc, ma gang et moi, dans la descente. Joyeuse euphorie de la descente.  On se complait dans le plaisir de l’accomplissement.   On savoure son soulagement.  On se pète les bretelles mentalement.

Cette béatitude est renforcée par la magnificence de la montagne.  En ce moment, nous suivons une cascade zigzagante, d’une beauté fulgurante.  Une petite chute d’eau folle, parfois bouillonnante,  bordée de pins rouges, d’érable bien saignants et d’épinettes embaumantes.  Le tout baignant dans la lumière douce de fin d’après-midi.  

Et les ados qui rigolent en avant, contents qu’après cinq heures de marche, la randonnée tire à sa fin. Quand les ados rient, la planète entière sourit…


 Arrêtée (donc, immobile, même pas en mouvement!!!!),  arrêtée sur un rocher surplombant la cascade, je m’exclame : Comme c’est beau!

Mon pied glisse sur le tapis de feuilles mouillées.  Je tombe sur le rocher en pente.  Lourdement.  Mon corps glisse vers la cascade et j’ai cette pensée ridicule : « Je ne veux pas mouiller mes bottes neuves ».  Je sens la douleur avant même d’avoir encore pu identifier d’où elle vient.  

Mon corps s’immobilise au pied de la cascade.  Genou et coude ont pris le choc mais je n’ai rien de cassé.  Maintenant, comment me relever?  Pas de prise sur ce rocher lisse et glissant.  Au-dessus de moi, on s’agite : « Fais ceci. Lâche tes bâtons. Met ta main là.  Pose ton pied ici.  Donne-moi ta main. »
Je suis un phoque échoué sur le sable.  Paralysée.  J’agite les bras, les jambes. En vain. Incapable d’avancer ou de reculer.  Encore moins de me relever.  Plus ridicule que ça, tu meurs.

Je finis enfin par réussir à me relever. 
Je tremble.
Un peu de peur mais beaucoup de colère.
Malgré moi, les larmes jaillissent.
L’orgueil me coule en eau sur les joues.  
Moi qui me pensais forte, je suis en fait empotée, vieille, molle et lourde. 
Volatilisée ma fierté.
Comment ai-je pu être si naïvement confiante?
Comment la vie peut-elle être si parfaite une minute et si moche l’instant d’après? 
Il y a quelque chose de profondément révoltant dans la fragilité du bonheur.    


jeudi 11 octobre 2012

Est-ce inévitable que la colère attire le vulgaire?




Le weekend de l’Action de Grâce est toujours un moment archi achalandé dans le parc des Adirondacks.  Y’a plein de monde qui veut suer/souffler/escalader dans les montagnes et admirer la flamboyance des feuilles.  L’afflux de randonneurs engendre un manque de places dans les stationnements.  Et quand un conducteur imbécile-incivil prend trois places au lieu d’une seule,  ça fait beaucoup de frustrés


Mes filles ont beaucoup ri en lisant le billet laissé sur le pare-brise de la voiture de l’imbécile-incivil.
Moi, cette note m’a laissée perplexe :
  • L'auteur du message a retardé sa randonnée pour exprimer sa colère sur papier.  S'est-il senti soulagé après l’avoir écrite? 
  • Est-ce inévitable que la colère attise le vulgaire?
  • Comment a réagi le propriétaire de la voiture en lisant la note?
  • Si je m’étais donné la peine de laisser un mot, j’aurais écrit quoi?
  • Et vous?

lundi 8 octobre 2012

Dans 20 ans, je ne serai pas déçue de ne pas être sortie des sentiers battus...



Les montagnes Adirondack en automne, État de New York 
Photo: Cosmo Condina—Stone/Getty Images

Ce cher bon vieux Mark Twain disait: « Dans vingt ans vous serez 
plus déçus par les choses que vous n’avez pas faites que
par celles que vous avez faites. Alors sortez des sentiers battus. 
Mettez les voiles. Explorez.  Rêvez. Découvrez.»

Ce weekend, plutôt que de faire une dinde, je m’en vais faire craquer mes vieux genoux hors des sentiers battus. Je pars me perdre dans les Adirondacks.   Je compte bien explorer. Découvrir aussi.   Et rêver encore plus.

mercredi 3 octobre 2012

« Un jour, ils entendront mes silences »




Certains romans sont des cris du cœur.  Des cris feutrés, subtils, parfois lyriques, mais cris tout de même.  Ces cris, je les entendais tout au fil de ma lecture du roman de Marie-Josée Martin. Beau paradoxe, ce roman qui ressemble à un long cri s’intitule  Un jour, ils entendront mes silences.
J’en ai parlé aux Divines Tentations samedi dernier.

Ce livre nous ramène à un épisode tragique et complexe de l’histoire canadienne : le drame de Robert Latimer, ce fermier de la Saskatchewan, qui a tué sa fille en 1993 par empoisonnement à l'oxyde de carbone. Lourdement handicapée par une paralysie cérébrale, Tracy, 12 ans, ne pouvait parler, ni marcher, ni manger par elle-même.  Le procès Latimer a suscité un long débat (toujours pas réglé…) sur l'euthanasie au Canada.

Avec ce roman,  on a l’impression que Marie-Josée Martin, donne une voix à Tracy, la fille de Latimer.  Corinne, qui est le personnage principal et la narratrice, souffre elle aussi de paralysie cérébrale. Comme la fille de Latimer, elle vit dans la douleur et doit supporter de nombreuses  chirurgies… .  Comme la fille de Latimer, elle peut à peine bouger et ne parle pas.

Ce qui rend le roman fascinant - et déchirant aussi - c’est que Corinne a les facultés mentales d’une enfant normale. Elle comprend tout ce qui se passe autour d’elle, même si ses parents, eux, la sous-estiment et ne savent pas à quel point elle saisit tout ce qui se dit sur son compte… 

On voit donc la vie ici à travers les yeux de cette fillette très handicapée.  On la voit dans sa relation tendre et fusionnelle avec sa mère, qui se dévoue corps et âme pour sa fille,  au détriment d’ailleurs de ses deux autres enfants.  Malgré son dévouement,  la mère éprouve des sentiments contradictoires : d’abord cette culpabilité qui la mine. Puis cette partie d’elle-même qui se retient de trop s’attacher à son enfant au corps si cassé,  par peur de souffrir, car elle sait que sa fille risque de mourir à n’importe quel moment.

"Que quelqu’un t’aime assez pour te suicider à ta place"
Perspicace, Corinne sent aussi  (cruellement) les réticences de son père, qui l'aime sans l’accepter telle qu'elle est.  « Je ressens la brûlure de tous les baisers que m’a refusés mon père », dit-elle.  Ce fermier a d’ailleurs pour son enfant l’une des déclarations les plus bouleversantes du roman : « Ton seul espoir, c’est que quelqu’un t’aime assez pour te suicider à ta place. »  

Corinne, qui a 12 ans vers la fin du roman, est très lucide, ce qui la rend encore plus malheureuse. Elle voit bien que son existence même crée une tension constante entre ses parents, un poids énorme pour toute sa famille.  La fillette sent que la vie de ses proches serait plus simple si elle mourait, mais elle garde quand même une forte envie de vivre. 

Conjugué en mode tragique,  ce livre offre aussi des éclaircies, des moments lumineux: le bonheur de l’enfant quand sa mère la fait danser dans son fauteuil roulant,  son plaisir de boire un chocolat chaud devant un feu de bois, sa joie d’observer les oiseaux, etc.  

Nous voici donc devant un roman dans la veine réaliste, avec une description sobre, mais jamais misérabiliste, des défis et des déchirements d’une famille aux prises avec un enfant lourdement handicapé.  Marie-France Martin rend la voix de la petite fille de façon authentique et tout à fait crédible.  On sent qu’elle a beaucoup retravaillé et longuement muri son livre. L’auteure présente un sujet complexe, avec beaucoup de finesse et de nuances, dans une langue élégante, qui flirte avec la poésie. Voilà un admirable « roman cri » qui mérite qu’on lui prête oreille. 

Un jour, ils entendront mes silences, Marie-Josée Martin, Éditions David, 210 pages.