dimanche 28 mars 2010

Donner ou ne pas donner les gaufrettes: voilà la question


(Photos de Neale MacMillan)

Ça s’est passé le mois dernier mais j’y pense encore.
Et chaque fois que j’y pense, me reviens la même question, le même dilemme.
J’ai eu un élan et je l’ai étouffé.
Une sage décision ou une occasion ratée?
Yo no sé.

La scène se passe à Cuba.
On revient d’une journée loin de la très touristique Varadero, une virée vers l’arrière-pays pour voir la fascinante réserve faunique de Cienaga de Zapata, région aussi connue pour le célèbre fiasco de la Baie des Cochons.

J’y ai vu des flamands roses et des écrevisses bleues.
J’y ai mangé un plat de poisson simple mais d’une fraîcheur inégalable.
La mer a sa robe azurée des jours de soleil et le clop-clop des sabots des chevaux dans ces rues campagnardes me donne envie de chanter.
Sensation de plénitude.
Conscience du luxe que j’ai de pouvoir découvrir les odeurs et couleurs des Caraïbes.

On traverse de petits villages aux allures négligées et surannées, où des enfants jouent au ballon sur des terrains vagues. Sur le siège, à côté de moi, un paquet de gaufrettes au chocolat, à peine entamé. Me vient alors l’Élan.

Et si on arrêtait pour offrir ces gaufrettes aux enfants? Ce sont des gaufrettes importées. Peut-être n’en ont-ils jamais mangées? Je m’imagine déjà leur plaisir de croquer dans cette douceur chocolatée.


Mon conjoint s’y oppose énergiquement: « Tu ne peux pas faire ça. C’est comme leur donner nos miettes. Ça aura l’air d’un geste condescendant. Tu ne connais pas la culture. Ça pourrait les insulter. »

Devant cette analyse qui me semble plausible, je capitule.
Sur le plan intellectuel, les arguments me semblent fondés.
Mais sur le plan émotif, je me rebiffe. Mais voyons, l’intention est pourtant sincère. Pourquoi ces jeunes Cubains (ou leurs parents?) seraient-ils blessés par mon désir de leur faire plaisir?
Finalement, la raison l’emporte sur les sentiments.
L’élan, je l’étouffe.
Et je ne vais pas vers les enfants.

J’ai fini par bouffer moi-même les gaufrettes au chocolat.
Du coup, elles avaient un arrière-goût amer.

***
Pourquoi le geste de donner est-il si complexe?
Si chargé?
Si potentiellement dommageable?
Pourquoi l’élan de générosité vers l’autre ne pourrait-il être simple, dénué de sous-entendus ou de l’inévitable rapport de forces?

***
De retour au pays, j’ai raconté cette non-histoire, cet élan avorté, à quelques personnes.
Dans la diversité des réactions, j'ai découvert l’impulsivité des uns et constaté que le rationnel prime chez les autres. En plus, mon conjoint qui me dit qu'il a changé d'idée... qu'on aurait dû offrir les biscuits aux jeunes.
Mais un commentaire m’a vivement interpellé et m’a ouvert une fenêtre.

Ce commentaire m’est venu d’un individu à l’emploi de cet organisme, donc qui a beaucoup roulé sa bosse dans les pays en développement. Il m’a dit, tout simplement: «Tu aurais dû descendre de la voiture et aller partager les biscuits avec les enfants. »

Partager.
Bien sûr.
Il y a tout un monde entre donner et partager.

5 commentaires:

  1. Il y a quelques années je pensais comme votre conjoint. Je disais toujours non aux cadeaux des amis étrangers. La dignité et certains préjudices se mélangeaient dans cette négative. On nous a appris à l'école (dans les années 80, ceux de la Guerre Froide) que les européens et les américains étaient des ennemis.
    Puis, j'ai connu une famille française, habitant à Marseille. Ils m'ont aussi offert de petits cadeaux. Moi, je leur ai invités à déjeuner chez moi. Nous avons bavardé pendant 4-5 heures, comme si nous étions des amis depuis très longtemps.
    J'ai donc réfléchi: si j'habitais dans un pays développé, ayant l'accès à une consommation privilégiée, ne ferais-je la même chose ? Ma réponse: oui. Bref, il faut accepter la générosité d'autrui quand il est sincère.

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  2. Tout est dans le contexte. Je ne serais pas sortie de l'auto pour donner ou partager mes gaufrettes, mais si j'avais été plus près d'eux, dans un parc disons, qu'un des enfants m'aurait regardé en train de manger une gaufrette. Là probablement que je lui en aurais offert. Et j'aurais essayé de ne pas tenir compte du regard des parents, s'il y avait eu regard, approbateur ou non.
    Comme tu contes bien la vie quotidienne, je me demandais bien où tu voulais en venir avec tes gaufrettes.

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  3. C'est vrai que la ligne est mince entre les deux... on ne souhaite pas blesser l'autre en lui donnant l'impression de lui faire la charité, mais d'un autre côté, si on perçoit ce geste comme un de partage, et non d'offrande, je pense qu'on peut laisser de côté nos réflexions et y aller avec l'élan de notre coeur. Un très beua texte Andrée!

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  4. Anonyme13 h 30

    Le partage...tout réside dans ce mot. S'inclure, se placer au même niveau que l'autre, compatir. Savoir qu'on y peut rien (ou presque) mais quand même tenter de faire une petite différence, dans la dignité, amicalement, avec son coeur.

    Au fond, on est tous égaux au niveau des sentiments. Ce sont "les humains" qui créent des différences...des frontières, des "îles paradisiaques qui cachent des prisons".

    Moi, je partagerais toutes mes gaufrettes...assis en rond dans l'herbe, a raconter, rire, à apprendre, le coeur et les yeux grands ouvert...

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  5. Boris,
    Merci de nous donner ainsi les nuances de la culture et de la réalité cubaine.

    Claude,
    Bien sûr, tu as raison. Tout est affaire de contexte. Encore faut-il avoir le jugement nécessaire de savoir quel geste poser dans le "bon" contexte.

    Allie,
    Tout à fait. Écoutons plus souvent, et plus attentivement, l'élan du coeur.

    Anonyme,
    Quelles sont ces îles paradisiaques qui cachent des prisons"? Mais oui, d'accord avec vous, une belle façon de partager les gauffrettes, c'est de s'asseoir dans l'herbe et de rigoler en les dégustant avec les enfants.
    Andrée

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